bizarre

décembre, lecture intensive de Jacques Séréna

Tout est hors contrôle de nouveau. Jusqu’il y a une dizaine de jours, on ne peut pas dire que tout normal non, mais encore à peu près gérable. Et puis coup sur coup deux fois j’ai recommencé à être bizarre. Et puis encore une troisième fois il y a deux jours. Je n’y peux rien, je crois. Ou bien peut-être j’y peux mais je ne veux pas. Allez savoir. Faut croire que j’aime ça, être bizarre. Et qu’est-ce qu’ils peuvent comprendre à cela, eux les tous-pareils. Mais faut dire que c’est elle qui avait commencé, une semaine plus tôt. Enfin non, pas commencé, puisque avant. Mais cette fois-ci, depuis un mois qu’on se revoyait après plusieurs mois semblant d’être fâchés, on avait réussi à être normaux. Enfin normaux non, mais pas loin. Pas flippants, en tout cas. Et ce dimanche-là (la veille je l’avais vue je crois), elle m’a laissé ce message sur mon répondeur. Pas méchant, non, pas un message méchant du tout, mais franchement remuant, et à la fin du message elle s’excusait d’être bizarre, d’avoir laissé un message aussi bizarre. Et moi ce jour-là je bascule. Je ne lui dis pas, je ne montre pas forcément grand’chose, mais avec le recul je me dis que c’est là, ce message un dimanche après-midi, que ça commence à dégénérer sérieusement. Par conséquent c’est quand même aussi sa faute, à elle, et moi qu’est-ce que je suis censé faire, à partir de là. Bon, ce que je suis censé faire, c’est, quand le samedi suivant elle accepte enfin de venir dîner chez moi à et que la soirée se prolonge de plusieurs heures après minuit, c’est, ce que je suis censé faire, c’est me lever de ce fauteuil, accepter que j’ai perdu et que c’est elle qui décide une fois de plus, me lever de ce fauteuil et la rejoindre sur le canapé, sur mon canapé d’où elle me regarde et rit, sur mon canapé où je la regarde. Cela, que je suis censé faire, cela je le sais bien, et sur le moment déjà, et je me le dis, sur le moment déjà. Quelque chose me retient : ça par contre, pas moyen de savoir précisément quoi. Des idées, oui, mais savoir non. Quatre ou cinq jours après, je lis chez Séréna : « Sera donné de connaître la profondeur de ce monde à qui aura été toute une nuit face à une fille maquillée pour rien. Voilà ce que je viens d’écrire. Quand Lagrange va lire ça. Elle pointera du doigt, tapotera dessus, avec son ongle bien ovale et bien rose : Mauvais goût. De mauvais aloi, comme il lui arrive de me dire. Qu’est-ce que ce serait si elle savait d’où sort cette phrase. De quel monde elle est la partie émergente. » Alors toujours pas compris, non bien sûr, mais reçu confirmation qu’avait un sens que cette nuit-là je reste sur mon fauteuil. Un sens bizarre, certes mais. Deux jours après je la revois, et entre-temps bien décidé à arrêter d’être bizarre, bien décidé à clore ce chapitre pour entamer le suivant. Après le concert, l’emmener boire un coup, ou manger, et puis après l’embrasser et basta, on n’en parle plus, finies les simagrées, les miennes et les siennes. Sauf que elle, pressée, part immédiatement après le théâtre, moi vexé mais en fait ce n’est pas dramatique, juste elle aurait pu le dire avant, j’aurais préféré. Elle, pressée, part immédiatement. Elle, part. Et moi forcément là, bizarre. Pas trop au début, juste coup de fil un peu bizarre. Mais après, oui, une demi-heure après, message vraiment bizarre, et peu compréhensible de surcroît. Ou trop, mais. Sur le moment, pas de doute aucun, mais quelle gueule de bois le lendemain, le surlendemain surtout. J’aurais voulu qu’elle me rappelle, mais elle ne le fait pas (je la comprends), mais du coup moi non plus parce que trop honte. Et du coup finalement c’est elle qui appelle une semaine après, l’air de rien, et là je sais que de nouveau j’ai gagné. Enfin pas gagné non, mais pas encore perdu et d’où j’étais, rien que ça c’est nécessairement du gagné. Alors le lendemain pas dur, il suffit de. Il faut que. Sauf que non, pour raisons multiples, et là je crois je suis moins coupable que dix jours avant quand elle était à deux mètres de moi sur mon canapé, même si. À ce moment-là je ne suis pas bizarre. Juste je suis nul. Peut-être d’ailleurs ça vient de là : quelque part je me suis dit : mieux vaut bizarre que nul. Ce en quoi je n’ai pas nécessairement tort. Alors l’enchaînement. Je suis pas bien, je m’en veux, je me trouve nul, ça j’aime pas. Me vient cette idée débile d’un coup de téléphone, et je sais que l’idée est débile, mais elle me tente beaucoup. Heureusement, il se passe bien dix bonnes minutes avant que j’ose. Mais à ce moment-là, elle indisponible, son portable éteint. Après avoir réussi à me lancer, rien : sur incident technique. Frustration, désarroi, impuissance, et finalement je me trouve très mal, profondément mal, de ces « mal » qu’en général j’évite et surtout que je cache. Un quart-d’heure plus tard, je suis devant l’ordinateur (comme maintenant) et j’écris. Dans ces moments-là quand pas bien, j’écris. Je crois que j’aime assez cela, ce que je convoque en moi quand j’écris dans ce malaise. Le problème, c’est une heure ou deux plus tard, malaise à peu près dissipé — du coup probablement texte inégal, mais je n’ai pas voulu le relire, jamais, même aujourd’hui —, je décide de donner à lire le texte à elle, pourtant pas du tout un texte écrit pour être lu (texte écrit pour être écrit), et par elle surtout pas. C’est là que j’ai atteint le sommet du bizarre, c’est là que j’ai décidé d’abandonner tout contrôle. Enfin décidé, je ne sais pas, mais de toute façon. Quand je veux tout contrôler rien ne marche, alors pourquoi pas. Mais de là à fiche tout par terre. Je n’aurais pas dû. Ce que je sais déjà au moment de l’envoyer, et lui dis d’ailleurs dans le mot qui accompagne le texte. Mais je l’envoie pourtant. Et là plus rien possible de faire, ça ne dépend plus de moi : je me suis humilié, c’est à elle de voir si cela elle l’accepte ou bien pas. J’ai très peur d’avoir merdé complètement sur ce coup-là, d’avoir foutu en l’air ce qui enfin était à portée de main. J’ai peur. Je n’aurais pas dû mais.