Les classes supérieures, à la dérive

électrice, portrait

À n’avoir pas renoncé encore à mener un semblant de « vie sociale », on se retrouve parfois dans ces dîners où l’on comprend, dès franchi la porte d’entrée, qu’on aurait sans doute mieux fait de rester chez soi, à lire, à voir les gens vraiment proches, ou bien autre chose, peu importe. J’étais parti pour deux semaines travailler au calme chez un ami à Grenoble, et j’avais accepté la proposition qui m’avait été faite par des amis, de venir les rejoindre pour la soirée sur leur lieu de vacances, à Méribel. La scène se passe donc dans un chalet tout confort, loué pour l’occasion. Nous étions une petite dizaine ; les gens qui étaient là, je les connaissais tous bien, très bien même, et depuis très longtemps, mais pour certains le lien n’était pas si étroit. Pour deux d’entre eux, je savais de longue date que beaucoup nous séparait, et sur de nombreux points, mais je ne sais pas si de leur côté étaient perceptibles les griefs que j’avais contre eux, puisqu’après tout je jouais le jeu des convenances sociales. Il y avait des choses profondes et ancrées : des façons trop différentes d’appréhender les choses de la vie, et puis l’attitude qu’eux deux avaient eue à l’égard de deux de mes amis les plus proches — eux avaient pardonné complètement, mais moi jamais, même pas un peu. Et puis des divergences politiques, et à cette époque ces choses-là pouvaient compter beaucoup. C’était en période électorale, au sein des milieux dits « de gauche » les discussions étaient vives. Toujours les mêmes clivages entre les réformistes et les radicaux, avec toujours les mêmes arguments, les mêmes incompréhensions, et le même constat de désaccord en fin de discussion. Et avec ces gens-là précisément, cent fois on l’avait eu ce débat, d’année en année on recommençait. Et m’étonnait toujours, que les plus « engagés » pouvaient ne pas être les plus fins dans leur analyse, que c’étaient souvent eux dont la position étaient la plus figée, quand ils auraient dû, par le temps qu’ils consacraient à cela, au moins apporter des choses, à défaut de convaincre. Le lieu où cela se passe, je l’ai dit ; il n’est pas pour moi insignifiant. Parmi les gens qui étaient là, il y avait un cardiologue, un responsable financier à la SNCF, une psychothérapeute, un universitaire en lettres. Et puis une sociologue. C’est d’elle que c’est venu. C’est elle qui s’est retrouvée à dire, là, en vacances dans une grande station de ski, ayant un fils médecin et un autre dans la pub, que nous représentions parfaitement les « classes moyennes », qu’un bouquin décrivait « à la dérive ». Je n’ai pas hurlé — avec le recul des années, je le regrette encore. Les autres ont tenté, calmement, de lui expliquer que ceux dont les revenus les plaçaient parmi les cinq ou dix pourcents les plus riches de notre société, ne pouvaient en aucun cas prétendre à l’étiquette « classe moyenne ». J’ai fermé ma gueule et je n’aurai pas dû. Ca n’aurait rien changé. Pour qu’une sociologue, qui s’était toujours réclamée de l’héritage de Pierre Bourdieu, puisse parvenir à ce niveau de déni de la réalité, il fallait vraiment que notre société fût bien malade, et l’espoir de la changer bien mince. Il aurait juste fallu que je parvienne à oublier que c’était elle qui nous avait fait année après année des leçons sur qui était « authentiquement à gauche » et qui ne l’était pas, elle qui avait été élue locale, elle qui par sa formation et son métier aurait dû avoir accès à un savoir un peu plus rationnellement construit ; juste fallu que je parvienne à oublier qu’à ses yeux c’était moi, le vieux con réac.

(Sans doute de tout ça ils rediscuteraient tranquillement sans moi, quand ils se reverraient un mois plus tard pour leur cinquième opéra de l’année — pas sûr qu’ils y croisent beaucoup de classes moyennes, à Bastille ou à Garnier.)