aujourd’hui j’ai revu ma muse

Aujourd’hui j’ai revu ma muse, c’est bien comme cela qu’il faut que je l’appelle, pas autrement ce soir. Je n’ai quasiment pas écrit depuis un mois et demi, il y a bien sûr des milliers de raisons, les urgences « professionnelles », un malheur grand de la vie, un départ en vacances ensuite, mais au fond de moi je sais bien pourquoi j’ai très peu écrit, pourquoi je n’y avais aucune urgence. Ce soir j’ai revu D., et j’écris. Il m’est presque impossible de faire autrement, alors même qu’aucun enjeu, aucun événement marquant. Juste : ce soir j’ai revu D., et j’écris. Il y a toujours ces mêmes choses, que j’ai dites déjà mais qu’il me faudrait redire, parce qu’à nouveau elles me frappent. Je m’en abstiens. Je ne veux écrire qu’une seule chose : ce à propos de quoi sur le moment même je me suis dit : il me faudra l’écrire. Et dont je savais déjà qu’il me serait impossible de le faire.

C’est absolument rien ou presque, une image. Cela a peu à voir avec ses bottes et sa jupe (robe ?), et en même temps ça a donné le ton, dès le début de la soirée. D. élégante et fine, gracieuse, incomparable. J’y suis sensible, très, mais je ne sais pas si vraiment ça m’a touché, comme parfois elle a pu me toucher, rien que par le choix d’une fringue. Ce qui m’a touché, c’est cela, c’est l’image de D., dans la pénombre à l’opéra, penchée, la tête tendue vers l’avant, pour voir la scène au-dessus de l’épaule de la dame de devant. C’est cela et rien d’autre, c’est cette tension dans la nuque, cette attention palpable : en un instant, tout fait sens. De même les amants pulvérisant la matière la voient scintiller et tiennent dans leurs mains l’univers épars un instant réuni. Cette image et rien d’autre : quand elle n’est plus penchée, si de mes yeux, sans tourner la tête, je regarde vers elle, la lumière est la même mais ça ne fonctionne plus. C’est quand elle est penchée, uniquement à ce moment-là, mais ce moment se reproduit plusieurs fois. Je me rappelle ce plan et la nuque d’Emmanuelle Béart dans Nelly et Mr Arnaud, je me rappelle cette photo et la silhouette du mannequin Kate Moss qui doit toujours traîner dans un coin de mon disque dur, et là encore toute la grâce vient de la nuque ; je me rappelle surtout le sentiment de la présence de G., un soir d’été au Palais de Papes, avec Trintignant et Appolinaire. Sentiment de présence, c’est exactement cela. Je voudrais pouvoir écrire ce moment précis, et je sens bien qu’il se refuse, quand bien même j’ai toujours aussi nettement à l’esprit et l’image, et le sentiment qui l’a accompagnée. C’est en une phrase qu’il faut convoquer cela : convoquer seulement, dire ou écrire on ne peut pas.

D. à l’Opéra Garnier, la nuque tendue vers l’avant dans la pénombre, à quelques dizaines de centimètres à ma droite. Si proche.