faire cela, sans savoir quoi

résonances

Il y a la question bien sûr jamais tranchée de savoir si tout ça vraiment tu le mérites. Pas évident cependant qu’il soit bon de se poser trop de questions, ou en tout cas de vouloir y répondre. Juste faire. Juste faire, ce qu’on a l’impression, ou le pressentiment parfois seulement, de devoir, de pouvoir. L’improvisation dans le jazz fonctionne selon le même principe : travailler de longues heures, méthodiquement, examiner les problèmes sous tous les angles, puis oublier tout et décider dans l’instant. On ne mûrit aucune décision, on mûrit seulement sa capacité à prendre ces décisions dans le temps d’un clignement d’œil. Même plus prendre une décision, à vrai dire, mais se laisser aller à elle, suivre celle qui apparaît dans l’instant. Ce qui demande un temps de préparation des plus longs, ou sinon n’apparaîtra rien. Tu le crois difficilement, mais c’est ainsi que je fais avec toi. Pas tout le temps, bien sûr, mais assez souvent quand même. Je crois que si je venais à arrêter de me perdre ainsi, ça ne vaudrait plus le coup, plus le coup du tout. Alors je continue, sans savoir vraiment quoi. Cela s’élabore en cours de route, il n’y a pas d’intention préalable, ou si peu, et si vite elle est balayée par toi, par moi. Je m’inquiète et m’amuse, tout à la fois, de ce que mon approche des choses de la vie, de plus en plus, s’inscrit dans le droit fil de certaines des conceptions esthétiques qui me tiennent le plus à cœur. C’est vrai, surtout, de ma relation à toi : je l’envisage presque comme une création artistique ; non pas que je me dise « je voudrais faire de cette relation une œuvre d’art », surtout pas, mais je constate après coup que les idées et concepts qui me servent dans mon appréciation de la musique, du théâtre, de la littérature, s’ajustent très précisément dans ce cas. Je crois pourtant que je fais encore la distinction entre ce qui relève du réel, et ce qui n’en relève pas. Je n’ai pas basculé dans cette vision esthétisée et idéalisée de la réalité. Je vis encore pleinement dans le réel, et malgré cela mon rapport à toi est incompréhensible sous le seul jour d’un fonctionnalisme quelconque, aussi élaboré soit-il. C’est peut-être là que l’amour — allez ! le grand mot est lâché... — rejoint l’art, dans cette part complètement irréductible à la rationalité. Et là, écrivant cela, c’est encore une nouvelle clef d’analyse qui m’apparaît, que j’emprunte au domaine musical. Je devrais écrire tout cela un jour, peut-être. Ou peut-être pas : laisser les choses comme elles sont, comme elles vont, juste ne pas oublier quelle incidence la volonté peut avoir sur leur cours. Continuer. Faire des choses sans savoir ce qu’elles sont.