dire, il faut bien

puisqu’il faut écrire

Au risque du silence, j’écris. Au risque du silence, j’ouvre les yeux. Les œillères, j’en veux le moins possible : pas tenable de refuser de voir. À quoi bon, sinon. À quoi bon rajouter son nombril et ses petits soucis, à ceux des autres déjà trop présents. Ne se pose même plus la question d’avoir peur ou non : pourquoi, quand on n’a pas le choix. Y aller, et c’est tout. Creuser. Descendre plus profond encore, dans le cœur, le cœur de la langue peut-être. Il est question de l’expérience, de l’expérience qu’on a du monde. Mais pour moi l’expérience n’est jamais si vive que quand je me regarde le nombril, ou plutôt quand je regarde le nombril d’elle, mais il m’est si proche, si présent. Alors j’essaye de creuser là, de regarder fixement ce nombril jusqu’à le faire disparaître. Le dissoudre. Et faire apparaître quelque chose qui ferait sens. Mais quoi ? Ce n’est d’ailleurs pas tellement vrai : mon expérience au monde, l’été dernier, c’était les nouvelles qui parvenaient de ce coin pas si loin du monde, quelques heures d’avion à peine, les bombes qui y tombaient, les enfants qu’on assassinait. Pour cela, j’ai versé plus de larmes, en quarante jours, que pour elle, en un an et demi. Mais cela sur l’instant je n’ai pas pu l’écrire, et encore maintenant cela me coûte : sur cela on ne joue pas, trop grave et trop intime. Et histoire qui est la mienne, à déconstruire bien sûr, mais il faut du temps, histoire que l’écriture a toujours été liée à cette forme particulière de relation aux autres, la relation que l’on dit « amoureuse ». C’est affaire de cela, sans doute, de cette confrontation radicale que l’on a à autrui : moment où on rencontre les limites de notre vouloir, parce que le vouloir de celle d’en face est indispensable, constitutif même de ce qu’on recherche. Écrire a toujours été lié pour moi à cet étrange jeu millénaire des filles et des garçons, peut-être parce que peu de choses me troublent autant. Il ne s’agirait pas alors d’un nombrilisme, mais d’une attention portée à ce qui est constitutif du lien social : la relation d’un être à un autre. Et pourtant, je sais bien la vacuité et la vanité d’une telle écriture, qui ne fait sens que pour moi, et encore. Alors oui, je continue, au risque du silence. Et silence de fait, puisqu’à part moi sur mon ordinateur, qui me lit, tandis qu’un autre donnerait fièrement à voir à toute une liste d’éditeurs ? Toujours ces points d’interrogations qui reviennent, à la fin de mes textes. Alors un dernier : quand écrire quelque chose digne d’être lu par elle ?