« je continuerais à m’opposer à l’agrégation ou aux Grandes Écoles, mais… »

Garder la tête claire en ces temps de débats sur les classes préparatoires ? L’extrait ci-dessous, issu d’un entretien de Jacques Derrida avec Hélène Cixous et Thomas Dutoit, il me guide depuis longtemps, depuis le temps où j’enseignais à l’Université (en musicologie), et non en classes préparatoires (en mathématiques) — depuis le temps où j’essayais de faire droit dans mes cours à « l’aventure, la multiplicité des langues, le passage d’une langue à l’autre, la greffe, tout ça » : est-ce qu’il y a une place pour cela dans le système des prépas ? Est-ce seulement possible en premier cycle scientifique ? (Du même entretien, une page plus loin, provient cette phrase de Cixous, autre de mes viatiques : « Et que chaque faute d’orthographe te prive d’une capacité poétique. »)

« J. D. — (…) Sur les concours, il y aurait beaucoup, beaucoup à dire, et moi, j’ai, comme Hélène, comme d’autres ici, j’ai passé ma vie avec les concours, hein ? Toute ma vie. C’est-à-dire que j’ai commencé, je suis arrivé en France, à cause des concours. D’ailleurs [il poursuit en riant] je ne serais jamais venu en France si je n’avais pas décidé, « décidé » comme ça, comme si ça se faisait qu’on décide de quoi que ce soit, qu’il fallait me présenter au concours de l’École normale. Je serais resté à Alger ! Et puis, j’ai souffert, jamais je n’ai autant souffert que lors de la préparation des concours de l’École normale, et de l’agrégation, c’était l’enfer pour moi. Pour moi, c’est le paradigme même de la douleur de ma vie. Ensuite, j’ai toujours été du point de vue en quelque sorte politico-institutionnel contre les concours de l’École normale et de l’agrégation. J’ai même milité, mais avec néanmoins un remords. C’est ce que je voudrais décrire très vite comme le malaise et la contradiction dans lesquels j’ai vécu tout ça.

C’est que, d’abord, non seulement j’ai, dans une difficulté extrême, menaçante, au bord de l’effondrement, préparé ces concours-là, avec des échecs chaque fois. Je me suis fait coller deux fois — je ne vais pas raconter tout ça parce que cela n’a pas d’intérêt, mais j’ai failli vraiment crever à la préparation, dans le passage des concours à l’École normale ; je me suis fait coller à l’entrée de l’École normale deux fois, je me suis fait coller à l’agrégation à l’oral. Tout ça, parce que je m’effondrais psychiquement. Tout cela était très grave pour moi. Ensuite, l’histoire professionnelle a fait que j’ai été, après quatre années d’assistanat à la Sorbonne, pendant vingt ans à l’École normale supérieure à préparer des agrégatifs. Eh bien, pendant vingt ans ça a consisté à faire de mon mieux pour corriger des dissertations, pour faire faire des leçons, tout en les mettant en garde contre quelque référence que ce soit à moi — il n’y avait même pas à les mettre en garde, ils le savaient — et contre quelque, comment dire, contagion ; il ne s’agit même pas de référence, je dis contagion dans le geste, dans l’intérêt, n’est-ce pas. Et donc je m’aliénais, je m’oubliais moi-même. J’essayais de faire en sorte de m’oublier quand je corrigeais une dissertation. Quand je faisais un cours, c’était autre chose. Les séminaires, j’ai toujours pu faire ce que je voulais. Mais quand je corrigeais les dissertations et des leçons d’agrég, je faisais des exercices, pour moi, de dépersonnalisation absolue. Bon.

Alors, la complication est que, malgré mon opposition, que je pourrais essayer de justifier, à l’École normale supérieure et à l’agrégation, je ne peux pas nier que ces choses peuvent avoir des vertus, que, personnellement, malgré la souffrance dont je viens de parler, je leur dois beaucoup. La gymnastique à laquelle j’ai dû m’astreindre, avec une souffrance extrême — je ne veux pas vous ennuyer avec des anecdotes —, vous ririez aux éclats si je vous racontais mes déboires dans la dissertation et la façon dont, je me rappelle, c’était un problème. À l’École normale, je faisais des dissertations telles que Althusser me disait « je ne peux pas noter ça ». Alors il a appelé Foucault, qui était à Lille à ce moment-là, il a demandé à Foucault : « alors, qu’est-ce que tu penses de ça ? et Foucault me dit : « écoute, ça vaut 2 ou 18, mais je ne sais pas ». Eh bien, malgré tous ces déboires et ces malheurs et ces souffrances, la gymnastique à laquelle je me suis plié, gymnastique rhétorique, logique, pédagogique, d’une part, la lecture, que j’ai dû faire, des textes aux programmes de l’agrégation, d’autre part est quelque chose qui ne m’a pas quitté de ma vie. Toutes les libertés que je prends avec la langue, les transgressions, etc., ça passe par un, comment dire, un apprentissage [il regarde vers Hélène Cixous] agrégatif. Ou normalien ; disons, enfin… khâgneux. Tout ce que j’ai désarticulé, je l’avais appris… c’est comme un enfant de cirque, n’est-ce pas ? Pour apprendre à faire des choses dingues, désarticulées, il faut qu’il commence par articuler. Eh bien, je ne veux pas nier que je dois beaucoup à tous ces exercices-là, même si je les ai trahis, même si j’ai appris à ruser avec eux, à les trahir, à les trahir, à les tromper, etc. Et pour les auteurs, c’est la même chose. Moi, vous savez, la mémoire que j’ai de Kant, de Malebranche, de Plotin, etc., c’est les programmes d’agrégation. Je vis encore largement sur ce que j’ai appris quand j’étais agrégatif. Et je ne peux pas le nier. C’est ça la contradiction. Alors, ça veut dire que si je devais, je ne le fais plus maintenant, m’engager, de façon militante, dans la transformation du système d’études, en quelque sorte, à l’Université, je continuerais de m’opposer à l’agrégation ou aux Grandes Écoles, mais en prenant garde que ce soit remplacé par quelque chose qui ne signifie pas une dégradation, un perde. Essayer de retrouver le bénéfice dont je viens de vous parler dans un autre système. Il ne faut pas remplacer ça par n’importe quoi, voilà. Il ne fait pas abandonner ça. C’est ça qui est parfois très difficile, très contradictoire, mais c’est ça l’enjeu.

Je me moque souvent des profs, des profs que j’ai eus, des profs de khâgne en particulier, etc. La rhétorique de la dissertation, il y aurait beaucoup à dire contre tout ça, mais, mais, je reconnais, je reconnais que c’était formateur. L’idéologie de la chose était catastrophique, la philosophie de la chose était catastrophique, mais être rompu à la chose était bénéfique. Et même — c’est ça que je me remémore et que j’analyse souvent dans mon rapport à la langue, les libertés que je prends, et tout ce à quoi je peux me livrer sur une langue, suppose un surmoi et un purisme khâgneux, normalien et agrégatif dont je ne me suis jamais débarrassé. Je suis pour l’orthographe. Voilà. Au sens large du terme, n’est-ce pas. Une faute de grammaire, au sens large, hein, une faute de français — et je sais qu’aujourd’hui dans l’enseignement, même dans l’enseignement supérieur, on a à faire à ça — est quelque chose qui m’indigne tout le temps. Alors, je crois que la difficulté qu’on a aujourd’hui — d’après ce que je crois comprendre, au moins d’après ce qu’on me dit, parce que ce n’est pas mon expérience directe, je ne suis pas dans l’Université, depuis longtemps — mais c’est que l’on a à faire à une perte de ce surmoi, de ces exigences, de ce que j’appelle par métonymie l’« orthographe », n’est-ce pas. Et que, évidemment, tout ce que nous sommes, ici, apparemment dans le consensus que je devine ici — tout ce que nous sommes prêts à saluer : c’est-à-dire l’aventure, la multiplicité des langues, le passage d’une langue à l’autre, la greffe, tout ça, ça risque naturellement de s’accompagner de n’importe quoi. Ça risque de se faire sans rigueur. Et donc on peut confondre ces libertés avec du libertinage et de la licence. Je suis contre la licence. Je suis pour l’austérité. Et pour la sévérité. Pour la sévérité. Et donc la difficulté aujourd’hui, qui est la vôtre évidemment, c’est de libérer des puissances de transformation, de transgression, n’est-ce pas, sans perdre la sévérité. Et donc le contrôle. Le « contrôle de connaissances », comme on dit. Ça c’est une difficulté de tous les jours. C’est ça, le terrain, je suppose. »

« Bâtons rompus », Hélène Cixous et Jacques Derrida, in Derrida d’ici, Derrida de là (dir. T. Dutoit et P. Romanski), Galilée, 2009, p. 196-199.