Éloge de la Seine St-Denis

Qui (quoi) menace quoi (qui) ?

billet d’humeur — pardon à mes petits camarades de la Sorbonne, je vous aime bien toujours, oui mais bon parfois quand même, hein, bon. Merde, quoi.

Une brochette de gens forts respectables a fait paraître dans Le Monde d’hier soir (soit donc l’édition daté du 27 octobre) un article [1] intitulé « Menace sur les sciences humaines ». On y rappelle l’importance de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) et de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) : je souscris sans réserve. C’est ensuite que ça se corse :

1. « l’EPHE et l’EHESS sont l’objet d’une décision prise au mois d’août par les pouvoirs publics leur imposant un déménagement en septembre 2008 dans la commune d’Aubervilliers, au nord de Paris. » (La décision n’a pas été aussi autoritaire qu’on le dit ici : je crois savoir que la directrice de l’EHESS a dû batailler ferme pour réussir à imposer à ses troupes l’idée qu’il y a une vie hors du périph. D’autre part il ne s’agit pas d’un « fait du prince » du mois d’août : la discussion court depuis pas loin d’un an (plus ?), et la décision est prise depuis un moment — même si elle n’avait pas encore été actée officiellement. La façon dont les choses sont présentées est quand même pas loin d’être mensongère.)

2. « La plupart des étudiants de l’EPHE et de l’EHESS fréquentent traditionnellement les grandes universités installées à Paris — et vice versa. » (Mais personne pour dire — c’est pourtant l’évidence — que les trois universités de la région parisienne les plus actives en sciences humaines et sociales (SHS), les plus innovantes depuis quelques décennies, sont Paris 8 (St-Denis, ex-Vincennes), Paris X (Nanterre) et Paris 12 (Créteil)... Les SHS survivent à Paris intra muros uniquement grâce aux grandes écoles — dont en effet l’EHESS —, ce n’est pas à la Sorbonne qu’il y a quoi que ce soit à voir. Bon ok, je caricature, mais quand même. Disons en tout cas qu’il n’y a (vraiment) pas qu’à la Sorbonne qu’il y a des choses à voir.) (Et j’ajoute que je connais plusieurs étudiants de Paris 8 que la nouvelle va réjouir : eux aussi fréquentent l’EHESS, et leur trajet va pouvoir se réduire. Pour une fois que tout ne se passe pas toujours dans le même sens.)

3. « Et elle [la “tranplantation”] brisera des synergies fructueuses entre les deux écoles et leurs nombreux partenaires parisiens (universités, grandes écoles, centres de recherche, etc.). » (Oui mais justement, si mes infos sont exactes, il se prépare peut-être un partenariat avec l’université Paris 8... Ou est-ce que « Vincennes » se trouve encore maintenant au ban de l’université française, et que ça ne compte pas ?)

4. « Si ce projet devait aboutir, deux institutions qui jouent un rôle de premier plan dans la recherche française et qui ont fait leurs preuves là où elles se sont développées seraient ainsi transplantées en un lieu inadapté où elles ne pourront que s’étioler. » (D’ailleurs c’est bien connu, Polytechnique a péri de son déménagement à Palaiseau, HEC, de son implantation à Jouy en Josas, sans parler de l’ENA qui n’est même plus desservie par la RATP. Et puis bien entendu, les universités de banlieue, elles n’existent pas. N’ont jamais existé.)

Je vois bien en effet une menace : celle que ces deux écoles se mettent (un peu plus) à ressembler à l’image stupide que cet article en donne. (Ce n’est heureusement pas (tout à fait) le cas — pas encore.)

(Cette semaine, j’avais quelques recherches à faire en bibliothèque, j’ai dû quitter mon havre de paix et de bonheur, là-haut tout au bout de la ligne 13, au-delà du périphérique. J’ai dû aller à la bibliothèque de la Sorbonne, entre autres. J’ai eu l’impression d’arriver en terre étrangère, j’ai ressenti un profond malaise : il y a une homogénéité sociologique, et même ethno-sociologique, qui m’a fait frémir. Oh, rien à voir avec ce qu’on ressent quand on met les pieds à Sciences Po, où on a vraiment l’impression d’être en terre ennemie, où ça pue le fric de façon honteuse (je sais, je sais, je généralise, mais bon... quand même). Non, rien à voir : à la Sorbonne ce n’est pas la bourgeoisie upper class, c’est peut-être juste upper middle class — à la Sorbonne je n’ai pas d’envie de mordre, mais simplement un vrai malaise. Ca ne fera de mal à personne si l’EHESS et l’EPHE s’éloigne un peu de ce quartier latin-là.) [Pardon, je retire.]

Ensuite, il faut le dire, il y a un vrai problème : pour l’instant, l’endroit prévu pour accueillir l’EHESS et l’EPHE est mal desservi, vide de tout, etc. — Un peu comme Paris 8 à sa naissance à Vincennes, puis lors de son déménagement à St-Denis. Ca s’est arrangé, petit à petit, avec le temps. Pas assez, certes : on fait ce qu’on peut.

Reste que la façon dont est rédigée l’article du Monde est désastreuse, confondante. Que les signataires ne soient pas capable de l’expliquer clairement, si le problème n’est pas Aubervilliers en soi, mais l’endroit choisi à Aubervilliers, et que leur argument soit leur attachement au quartier latin, c’est inacceptable, surtout de la part de ces gens-là. Réflexe petit-bourgeois, phobie de la banlieue : c’est en tout cas l’impression que ça donne. (Le pauvre Derrida, mis en avant pour témoigner de l’importance de l’EHESS, se retourne dans sa tombe. — Lui qu’on a longtemps maintenu en marge de l’université parisienne...)

Mesdames et Messieurs de l’EHESS et de l’EPHE, bienvenue en Seine St-Denis !

Si vous n’êtes pas capable de comprendre que c’est une chance, tant pis pour vous : c’est que vous méritez les attaques (fort stupides, pour une part) que l’article ne manquera pas de susciter à votre encontre (jeter un coup d’œil aux « réactions des abonnés » sur le site du Monde...).

réactions bienvenues. (Complément du 31 octobre : voir ici.)

[1] Pour le jour où le lien vers le site du monde ne marchera plus, l’article est repris ici, dans un blog consacré à la question. J’ai pas eu le courage de tout lire — pas trop le temps en ce moment.