du droit à conjuguer plaisir et travail

note brève en sortant du forum SGDL

Aujourd’hui s’est tenue à la SGDL la première journée du forum « Pour une nouvelle dynamique de la chaîne du livre » : pas très loin de chez moi, donc j’ai pris deux heures pour aller assister, d’un coup de Vélib, à une des tables rondes, au sujet de l’internet et du numérique ; ça continue demain, je n’y serai pas.

En sortant de là, et en écoutant ensuite quelques échos de la table ronde de la matinée, je suis assez frappé de la récurrence de cette idée d’une dichotomie absolue : la « lecture de plaisir » d’un côté, le « travail de recherche » de l’autre. Avec systématiquement son corollaire : pour le travail de recherche, le support numérique se justifie ; pour la lecture de plaisir, le livre reste insurpassable, à cause de son aspect sensuel. François Bon a bien failli en avaler son nouvel ordinateur portable !

Lui a beau expliquer qu’il voudrait bien disposer d’un Michaux numérique, qu’il serait prêt à payer pour évidemment ; de mon côté je fais remarquer que je suis obligé de me trimbaler avec mon coffre rempli de bouquins l’été, si je veux quitter un peu Paris et travailler au vert, on nous rétorque : mais ça n’a rien à voir, puisque, auteur d’un côté, chercheur de l’autre, c’est votre métier ; pour la lecture de plaisir, le livre est irremplaçable.

Inutile de préciser que les ouvrages que je voudrais avoir sur mon disque dur, c’est justement ceux de ma bibliothèque, ceux que j’ai « en (vrai) livre ». Inutile de préciser que FB a lui aussi ses trois volumes de Pléiade Michaux : il a beau dire, Mais je les ai déjà, les livres !, personne ne semble l’écouter.

Non, la question c’est plutôt celle-là : ceux pour qui, d’une façon ou d’une autre, c’est le travail de lire, est-ce que ce n’est pas eux (aussi eux) justement qui y prennent le plus de plaisir ? Eux (aussi eux) qui continueront, quoi qu’il se passe, à acheter des livres ? Eux (aussi eux) qui, déjà, font vivre la petite édition, loin des mastodontes de l’édition commerciale.

Je fais le parallèle avec la musique : pendant que le plus grand nombre, les auditeurs « pour le plaisir », télécharge légalement ou illégalement des morceaux un par un en qualité mp3, nous sommes encore quelques uns à acheter des disques — ce matin j’ai fait ma « rentrée musicale » (comme il y a une « rentrée littéraire »), j’ai acheté 10 CDs —, et il me semble que nous sommes plus nombreux parmi les « professionnels » que dans le reste de la population.

Ce matin j’ai reçu par la poste un livre très beau, très mince (le retrouver sur cette page) — sur les seize pages il y en a à peine sept pour le texte proprement dit (écrit espacé, beaucoup de blancs), et avec les frais de ports j’ai dû en avoir pour pas loin de dix euros : dépense plaisir, ou dépense pro ? Les deux. Je ne conçois pas bien la frontière qu’on prétend nous imposer.

Je ne suis pas du tout sûr que ceux qui lisent « pour le plaisir » prennent autant de plaisir avec leur best-sellers Galligrasseuil que moi avec mes sept courtes pages ; qu’ils sont aussi attentifs à la matérialité du livre, au papier et à la mise en page de leurs livres interchangeables, que ceux qui se donnent la peine de commander un livre un peu rare chez William Blake & Co [1] — que ceux qui réclament désespérément le droit de se trimbaler avec leur bibliothèque (numérique) et qui ne se débarrasseront pour rien au monde de leur bibliothèque (papier).

[1] Pour ne rein dire du contenu... Est-ce que lire attentivement, c’est évacuer le plaisir ? Je croyais pourtant l’inverse.