Adorno et la poésie « après Auschwitz »

pour dépasser le cliché et comprendre la question : lire les textes

C’est un cliché récurrent : Theodor W. Adorno aurait interdit la poésie après Auschwitz. C’est le résumé — très approximatif — qu’on en fait le plus souvent, et c’est même, avec sa haine du jazz, l’un des traits les moins méconnus du philosophe auprès d’un public un peu large — je n’ose pas dire « grand public » : le « grand public » ignore, le plus souvent, jusqu’à son nom.

Tout ceux qui ont lu, d’un peu plus près, Adorno savent ce que ce résumé a de trompeur : je mets en ligne ci-dessous quelques citations des textes originaux, afin simplement qu’on les lise. Je ne me risquerai même pas à les commenter vraiment.

La première fois où Adorno aborde la question de la poésie après Auschwitz, c’est dans un article écrit en 1949, « Critique de la culture et société », repris ensuite dans le recueil Prismes (Prismen, 1955 ; Payot, 1986, pour la traduction française). En conclusion de cet article (qu’il faut bien sûr aller lire dans son entier !), Adorno écrit :

La culture transparente pour le matérialisme n’est pas devenue plus sincère au sens du matérialisme, mais seulement plus vulgaire. Avec sa particularité, elle a perdu le sel de la vérité qui résidait jadis dans son opposition à d’autres particularités. Lorsqu’on lui demande les comptes qu’elle refuse de rendre, on fait le jeu d’une culture qui se donne des grands airs. Neutralisée et refaçonnée, toute la culture traditionnelle est aujourd’hui sans valeur : par un processus irrévocable, cet « héritage » hypocritement revendiqué par les Russes est dans une large mesure devenu inutile, superflu, camelote ; en la traitant comme telle, les profiteurs de la culture de masse peuvent s’en prévaloir en ricanant. Plus la société devient totalitaire, plus l’esprit y est réifié et plus paradoxale sa tentative de s’arracher à la réification de ses propres forces. Même la conscience la plus radicale du désastre risque de dégénérer en bavardage. La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes. L’esprit critique n’est pas en mesure de tenir tête à la réification absolue, laquelle présupposait, comme l’un de ses éléments, le progrès de l’esprit qu’elle s’apprête aujourd’hui à faire disparaître, tant qu’il s’enferme dans une contemplation qui se suffit à elle-même. (Prismes, p. 26)

Certes, les formulations d’Adorno sont, comme à son habitude, tranchantes : il y a chez lui une vigueur de la langue qui masque, si l’on n’y prend garde, une pensée pleine de nuances. Une phrase comme : « toute la culture traditionnelle est aujourd’hui sans valeur », si elle est sortie de son contexte et que l’on oublie l’intérêt que le même Adorno portait à ladite culture traditionnelle — que ce soit en musique ou en littérature, notamment —, une telle phrase ne manque pas d’étonner, voire de choquer. Il est peut-être même permis de penser que c’est le but. Il faut aussi considérer le contexte historique au sein duquel Adorno écrit cela : au lendemain immédiat de la seconde guerre mondiale, le choc est tel qu’il est l’objet d’un formidable refoulement — on cherche, volontairement ou involontairement, à oublier Auschwitz pour ne pas avoir à se confronter à cet abîme, et c’est contre cela que s’élève Adorno, contre une célébration (par les vainqueurs, bien entendu) de la paix retrouvée, du retour à la civilisation après la barbarie. Non, dit Adorno, nous ne sommes pas quittes de ce qui s’est passé, et ses conséquences vont jusqu’à la question de la possibilité ou non d’écrire des poèmes.

La formule, « écrire un poème après Auschwitz est barbare », (ou ses travestissements) fit rapidement couler beaucoup d’encre. Adorno pris donc la peine de revenir à plusieurs reprises sur cette question, jusqu’à son dernier ouvrage majeur, Dialectique négative (Negativer Dialecktik, 1966 ; Payot, 1978 pour la trad. fr., et Payot, 2003 pour l’édition de poche, que je cite). On dispose en outre depuis peu (1998 pour l’édition allemande, 2006 pour la traduction française, toujours chez Payot) des notes d’une série de cours prononcés en 1965, parus sous le titre Métaphysique — concept et problèmes. Ces cours correspondent à l’époque où Adorno termine la rédaction de sa Dialectique Négative, et offrent de ce fait un accès plus praticable (forme orale, visée didactique) à cet ouvrage (très) dense et (très) difficile. Je commence donc par citer ce passage de Métaphysique — concept et problèmes :

J’ai dit un jour que, après Auschwitz, on ne pouvait plus écrire de poèmes et cela a donné lieu à une discussion à laquelle je ne m’attendais pas lorsque j’ai écrit cette phrase. Si je ne l’attendais pas, c’est parce qu’il est propre à la philosophie — et tout ce que j’écris est de la philosophie, je n’y peux rien, même si cela n’a pas l’air de toucher aux prétendus thèmes de la philosophie — de ne jamais s’exprimer de façon complètement littérale. La philosophie porte toujours sur des tendances et ne consiste pas en statements of fact [en relevés de faits]. C’est mal comprendre la philosophie, à cause de sa proximité croissante avec les tendances scientifiques toutes-puissantes, que de mettre une telle proposition sur la table et de dire : « Il a écrit qu’après Auschwitz on ne pouvait plus écrire de poèmes. De deux choses l’une : ou bien on ne peut vraiment plus écrire de poèmes et celui qui en écrit est un misérable ou un sans-cœur ; ou bien il a tort et il a dit quelque chose qu’on ne devrait pas dire. » Bon, je dirai que la réflexion philosophique est à mi-chemin ou consiste, en terme kantiens, dans la vibration entre ces deux possibilités qui, sinon, s’opposent platement. Je suis prêt à concéder que, tout comme j’ai dit que, après Auschwitz, on ne pouvait plus écrire de poèmes — formule par laquelle je voulais indiquer que la culture ressuscitée me semblait creuse —, on doit dire par ailleurs qu’il faut écrire des poèmes, au sens où Hegel explique, dans l’Esthétique, que, aussi longtemps qu’il existe une conscience de la souffrance parmi les hommes, il doit aussi exister de l’art comme forme objective de cette conscience. Dieu sait que je n’ai pas prétendu en finir avec cette antinomie et ne peux pas le prétendre pour la simple raison que mes propres impulsions dans cette antinomie me portent plutôt du côté de l’art qu’on me reproche à tort de vouloir réprimer. Dans certains journaux d’Allemagne de l’Est, on a même dit que j’avais pris position contre l’art et adopté ce faisant le point de vue de la barbarie. Il faut pourtant bien se demander si l’on peut encore vivre après Auschwitz — c’est une question métaphysique, bien qu’elle se fonde sur une suspension radicale de la métaphysique ; il est remarquable de constater à quel point les questions qui nient la métaphysique et se dérobent à elle prennent ce faisant un caractère curieusement métaphysique. Je me le suis moi-même demandé, par exemple, dans des cauchemars récurrents où je n’ai plus le sentiment de vivre mais d’être seulement l’émanation du désir d’une victime d’Auschwitz. Bon, les bêlements du consensus ont sur-le-champ tiré argument de cela pour dire qu’il était grand temps pour quelqu’un qui pense comme moi de se suicider — ce à quoi je peux seulement répondre que cela arrangerait bien trop ceux qui détiennent le pouvoir. Aussi longtemps que je pourrai exprimer ce que j’essaye d’exprimer et aussi longtemps que je croirai pouvoir faire accéder au langage ce qui, sinon, n’y accèderait pas, je ne donnerai pas satisfaction à cet espoir, à ce désir si le pire ne m’y pousse pas. Ce qui est dit dans Morts sans sépulture, l’une des plus importantes pièces de Sartre, qui pour cette raison n’est presque jamais jouée en Allemagne, doit être pris de façon très sérieuse comme une question métaphysique. C’est le personnage d’un jeune résistant soumis à la torture qui s’y demande si l’on peut ou à quoi bon vivre dans un monde « où des hommes [...] vous tapent dessus jusqu’à vous casser les os ». Puisqu’elle porte sur la possibilité d’une affirmation de la vie, cette question ne peut être éludée. J’aurais tendance à croire que toute pensée qui ne s’est pas mesurée à cette problématique, qui ne l’adopte pas théoriquement, démissionne d’avance devant ce sur quoi il faut réfléchir — et que pour cette raison elle ne mérite plus d’être appelée « pensée ». (Métaphysique, p. 164-166)

Dans le même Métaphysique, je renvoie également aux paragraphes L’échec de la culture et Contre la culture ressuscitée dans la 15e leçon, mais également au paragraphe Contre la destruction de la culture dans la 16e.

Une partie de ce qui est développé dans ces cours se retrouve dans Dialectique négative, et notamment dans la dernière partie, « Méditations sur la métaphysique ». Il me faudrait citer en entier notamment le paragraphe « Après Auschwitz », mais je me contente de deux brefs passages :

Une fois encore triomphe indiciblement le thème dialectique du renversement de la quantité en qualité. Avec le massacre par l’administration de millions de personnes, la mort est devenue quelque chose qu’on n’avait encore jamais eu à redouter sous cette forme. Il n’y a plus aucune possibilité qu’elle surgisse dans l’expérience vécue des individus comme quelque chose qui soit en quelque façon en harmonie avec le cours de leur vie. L’individu se trouve dépossédé de la dernière chose qui lui restait et de la plus misérable. Le fait que dans les camps ce n’était plus l’individu qui mourait mais l’exemplaire, doit nécessairement affecter aussi la façon de mourir de ceux qui échappèrent à la mesure. (DN, p. 438)

La sempiternelle souffrance a autant droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il pourrait bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes. Par contre la question moins culturelle n’est pas fausse qui demande si après Auschwitz on peut encore vivre, s’il en a tout à fait le droit celui qui par hasard y échappa et qui normalement aurait dû être assassiné. (DN, p. 439)

Je termine avec un passage du paragraphe suivant, « Métaphysique et culture » :

Des années après que ce passage [de Brecht] a été écrit, Auschwitz a prouvé de façon irréfutable l’échec de la culture. Que cela ait pu arriver au sein même de toute cette tradition de philosophie, d’art et de sciences éclairées ne veut pas seulement dire que la tradition, l’esprit, ne fut pas capable de toucher les hommes et de les transformer. Dans ces sections elles-mêmes, dans leur prétention emphatique à l’autarcie, réside la non-vérité. Toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, n’est qu’un tas d’ordure. En se restaurant après ce qui s’est passé sans résistance dans son paysage, elle est totalement devenue cette idéologie qu’elle était en puissance depuis qu’en opposition à l’existence matérielle, elle se permit de lui conférer la lumière dont la séparation de l’esprit et du travail corporel la priva. Qui plaide pour le maintien d’une culture radicalement coupable et minable se transforme en collaborateur, alors que celui qui se refuse à la culture contribue immédiatement à la barbarie que la culture se révéla être. Pas même le silence ne sort de ce cercle ; il ne fait, se servant de l’état de la vérité objective, que rationaliser sa propre incapacité subjective, rabaissant de nouveau cette vérité au mensonge. Si les États de l’Est ont en dépit d’un verbiage affirmant le contraire, liquidé la culture et comme pur moyen de domination, l’ont métamorphosée en camelote, il arrive à la culture que cela fait geindre, ce qu’elle mérite et ce vers quoi pour sa part elle tend ardemment au nom du droit démocratique des hommes à disposer de ce qui leur ressemble. Seulement, du fait qu’elle se targue d’être une culture et qu’elle conserve sa monstruosité (Unwesen) comme un héritage qui ne peut se perdre, la barbarie administrative des fonctionnaires de l’Est se voit convaincue de ce que sa réalité, l’infrastructure, est pour sa part aussi barbare que la superstructure qu’elle démolit en en prenant la régie. À l’Ouest on a au moins le droit de le dire. (DN, p. 444)

J’ai cité ce dernier passage, notamment parce qu’en raison du précédent, il est dit parfois qu’Adorno est revenu et a évolué sur la question que posait sa formule de 1949, pour finalement en arriver, en 1966, à la démentir. C’est ce que semble indiquer la phrase cité plus haut — « il pourrait bien avoir été faux d’affirmer... ». Mais il me semble que le passage ci-dessus montre que les choses sont beaucoup plus complexe : Adorno continue d’affirmer que « Toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, n’est qu’un tas d’ordure. », dans le même temps qu’il juge barbare de se refuser à la culture. En somme, si la formulation est plus nuancée (et aussi plus complexe) en 1966 qu’en 1949, le fond de l’affaire n’a pas tant bougé : « L’extermination a ouvert, dans son impossible possibilité, dans son immense et insoutenable banalité, l’après-Auschwitz. », comme l’indique Philippe Lacoue-Labarthe dans son précieux livre sur Paul Celan (La poésie comme expérience, Bourgois, 1986). Ce que cherche à dire Adorno, c’est cela : expliquer en quoi l’ombre portée d’Auschwitz sur notre temps nous impose le régime de l’impossible possibilité, nous impose une situation bien pire qu’aporétique. Situation que, quant à l’art, il tentera de surmonter notamment dans sa Théorie esthétique, parue de façon posthume en 1970, un an après sa mort. On peut ne pas être d’accord avec Adorno, on peut refuser de voir l’abîme qu’ouvre devant nous l’inédit totalitaire dans ses conséquences les plus désastreuses — mais on doit au moins avoir l’honnêteté de reconnaître qu’à aucun moment Adorno ne cherche à formuler un interdit.

(lire un petit complément sur Paul Celan, ici)