Pour (ne pas) saluer Siné Hebdo

Un simple dessin a réussi à déclencher une vive polémique cet été (que j’ai bien pris soin de ne pas prendre la peine de suivre de près), où les soutiens du dessinateur ont ressassé ad nauseam l’argument du refus du « politiquement correct ». Sans prendre le temps de me prononcer sur le dessin lui-même (sauf pour dire que : 1. il n’y avait pas de quoi se faire condamner par un tribunal, mais 2. le dessin était assez loin d’être idéologiquement neutre pour autant), je dédie cette longue citation de Jacques Derrida à tous les lecteurs présents et à venir de Siné Hebdo. — Et je m’en retourne à mes journaux bien-pensants...

« Produit d’importation, le dispositif nommé “ politically correct ” est aussi une arme à double détente ou, si vous préférez, un double piège. On n’échappe au premier coup que pour tomber au second. C’est donc le lieu d’un débat à haut risque. Aussi-vais-je essayer d’y aller lentement et prudemment. Mon irritation devant l’usage, et surtout devant l’abus, de ce pseudo-argument est d’abord une réponse française. Il faut laisser cette expression, “ politically correct ”, dans sa langue d’origine. Je regrette que l’on ait importé ce mot d’ordre ou ce slogan américain pour dénoncer tout ce qui ne plaît pas (car c’est bien ce qui se passe) ou pour accuser d’orthodoxie suspecte et rigide, voire de néo-conformisme de gauche, tous les discours critiques qui invoquent une norme ou rappellent une prescription éthique ou politique. Prenons par exemple l’affaire Renaud Camus. Dès que quelqu’un s’indigne à juste titre du contenu d’un tel livre (livre étonnant, d’ailleurs, par l’aveuglement ingénu et par la niaiserie “ sociologique ” qui s’y étalent à chaque page que par les pulsions et les tics littéraires “ vieille-France de droite ”), le voici accusé sans retard, par telle ou telle voix auto-autorisée, de vouloir instaurer une pensée, en vérité une police dite “ politiquement correcte ”. Je me suis donc depuis longtemps insurgé contre l’abus mécanique, surtout en France, et contre les effets rhétoriques et polémiques de cette expression armée qui, à coups de langue de bois (car là est en vérité la langue de bois), entend mettre au pas toute pensée critique, toute protestation, toute rébellion. Dès que quelqu’un s’élève pour dénoncer un discours ou une pratique, on l’accuse de vouloir établir un dogmatisme ou une “ correction politique ”. Cet autre conformisme, ce contre-conformisme me semble tout aussi grave. Il peut devenir une technique facile pour faire taire tous ceux qui parlent au nom d’une cause juste. Imaginez la scène : quelqu’un proteste contre telle ou telle perversion (disons le racisme, l’antisémitisme, la corruption politique, la violence conjugale, que sais-je, la délinquance ou le crime), on le montre alors du doigt en disant : “ Ca suffit avec le politiquement correct ! ” Nous savons que cette scène se reproduit partout, et justement dans la séquence que vous évoquiez : ceux qui se sont élevés contre telle ou telle phrase de Renaud Camus ont aussi été en somme accusés d’être “ politiquement corrects ” !

Il est toujours dangereux de traduire ou d’importer un terme de façon aveugle, ou, dans certains cas, de l’instrumentaliser, sans rappeler ou sans être capable de comprendre la provenance de son usage dans le contexte présent de la société américaine. La dénonciation de la poltical correctness y est à l’origine massivement conservatrice et organisée, il faudrait dire manipulée, par des groupes politiques conservateurs du Congrès et du Sénat. »

(J. Derrida & E. Roudinesco, De quoi demain... — dialogue, Paris, Fayard/Galilée, 2001, p. 51-53.)